Qu’est-ce qu’une « famille monoparentale » ?Comment compte-t-on ces familles  et quels sont les inconvénients de cette dénomination ?

Note de Sylvie Cadolle, Sociologue, Membre de l’Observatoire des Monoparentalités – situations et défis, 2018-09-17

L’Observatoire des monoparentalités s’est donné comme objectif l’étude de ce qu’on appelle couramment les « familles monoparentales ». L’usage de cette expression a eu l’avantage d’attirer l’attention sur les difficultés rencontrées par les parents (des mères dans 84% des cas) qui élèvent seuls leurs enfants et de déclencher la sollicitude des politiques publiques. Néanmoins, cette expression présente des inconvénients qui justifient que notre Observatoire ne se présente pas comme « L’Observatoire des familles monoparentales. »

Selon l’INED, une famille monoparentale est « composée d’un seul parent vivant avec un ou plusieurs enfants ». Selon l’INSEE, c’est un ménage pour lequel « le parent vit seul sans conjoint avec ses enfants âgés de moins de 18 ans, sans qu’il y ait d’autres personnes partageant le même logement. » En 2014, 22% des familles, soit 1,8 millions, sont classées par l’INSEE comme monoparentales[1].

Cette expression a été critiquée à juste titre car elle ne tient pas compte de 2 tendances majeures depuis 50 ans :

D’abord, ce qui produit aujourd’hui la majorité des familles monoparentales, dans 8 cas sur 10, ce n’est plus le décès d’un parent ni le fait qu’un enfant naisse sans père, c’est à dire d’un géniteur qui ne l’a ni souhaité ni reconnu. L’origine de la monoparentalité est bien plus souvent (pour 78% des mères seules et la quasi totalité des pères seuls)[2] leur séparation (ou leur divorce). Dans 16 cas sur 100 seulement, il s’agit d’une mère n’ayant jamais vécu avec le père (ou les pères) de son (ou ses) enfant(s) et 7% des enfants seulement n’ont pas été reconnus par leur père. Ce seraient pourtant là les seules familles à un seul parent auxquelles ajoutercelles où les enfants ont perdu leur parent à la suite d’un décès (6% des cas), à la réserve près que la famille d’un parent décédé, les grands-parents ou les oncles et tantes, peuvent jouer un vrai rôle auprès de l’enfant et soutenir le parent resté seul.

En ce qui concerne les 8 cas sur 10 restants, même s’il est reconnu que de nombreux enfants perdent le contact avec l’un de leurs parents séparés (plus souvent le père), toute l’évolution de notre droit de la famille et de nos normes sociales tend à insister sur l’importance du rôle de chacun des parents et sur le fait que, si le lien du couple peut être défait,le lien aux enfants doit être indissoluble. La double responsabilité parentale demeure après la séparation des parents, comme le rappelle le fait que « l’autorité parentale conjointe » reste inchangée malgré le divorce. Et de nombreux pères séparés sont ulcérés lorsqu’on désigne la famille de leurs enfants comme monoparentale quand ces enfants résident habituellement avec leur mère, comme si ces pères n’existaient pas, comme si leurs enfants n’allaient jamais chez eux, comme s’ils n’apportaient pas un soutien financier, affectif, éducatif souvent décisif. Il serait donc plus exact de parler de ménages monoparentaux. En effet, les enfants de parents séparés ou divorcés gardent majoritairement contact avec leur parent qui ne réside pas habituellement avec eux (le plus souvent leur père)[3]. Un quart y réside régulièrement une partie de leur temps. 370000 enfants vivant principalement en famille monoparentale habitent une partie du temps en famille recomposée chez l’autre parent. Et la diffusion lente mais réelle de la résidence alternée rend arbitraire le comptage des « familles monoparentales ». Le recensement rattache tout enfant en résidence alternée au ménage du parent chez qui il séjourne le premier jour de collecte de l’enquête de recensement. Il semble étrange de compter des enfants en résidence alternée parmi ceux qui sont en famille monoparentale !

D’autre part l’expression de famille monoparentale et les méthodes des démographes pour les compter tendent à présenter ces familles comme une donnée stable, un ensemble de familles particulières qui auraient plus de difficultés que les autres, ce qui peut contribuer à leur stigmatisation. Pourtant peu d’enfants passent toute leur enfance en familles monoparentales. Et c’est la seconde tendance caractéristique des familles contemporaines : les ménages monoparentaux actuels constituent souvent des moments transitoires d’une trajectoire familiale complexe. En effet, des enfants de plus en plus nombreux naissent au sein d’une famille avec leurs deux parents mais ceux-ci se séparent pendant leur enfance et les enfants résident donc habituellement pour une seconde partie de leur enfance avec l’un de leurs parents sans conjoint. Puis ce parent recompose un couple avec un nouveau conjoint et les enfants résident alors habituellement en famille recomposée. Il n’est pas exceptionnel d’ailleurs que le parent et son nouveau conjoint mette fin à cette recomposition et qu’une nouvelle phase monoparentale, et parfois recomposée, s’en suive pour les enfants.

Ainsi il est important de comprendre que les familles contemporaines ne sont pas une donnée fixe et ne peuvent être divisées en traditionnelles, monoparentales ou recomposées. Il faut désormais penser en termes de trajectoires familiales plus ou moins complexes au cours desquelles les adultes, parents et souvent beaux-parents, mais aussi les enfants et souvent des beaux-enfants, traversent des phases bi-parentales, monoparentales ou/et recomposées. Ils y construisent des liens avec des beaux-parents, des beaux-enfants, des demi et quasi-frères[4] et sœurs. Parfois aussi ils en perdent… mais les solidarités familiales perdurent largement et les familles contemporaines ont gagné en liberté et en égalité ce qu’elles ont perdu en stabilité.

1 France, Portrait Social, éd. 2017, INSEE références, p108 et 156.

2 Depuis combien de temps est-on parent de famille monoparentale ? INSEE première, n°1539,mars 2015.

3 France, Portrait Social, éd. 2017, INSEE références, p108 et 156.

4 Depuis combien de temps est-on parent de famille monoparentale ? INSEE première, n°1539,mars 2015.



[1] France, Portrait Social, éd. 2017, INSEE références, p108 et 156.

[2] Depuis combien de temps est-on parent de famille monoparentale ? INSEE première, n°1539,mars 2015.

[3] Vivre dans plusieurs configurations familiales , INSEE première, Aude Lapinte et Guillemette Buisson, n°1647, mai 2017,

[4] selon l’expression des sociologues pour désigner les enfants des conjoints dont un seul est le parent en famille recomposée.

Hébergement d'urgence : il est temps de sortir de la spirale infernale  Jérôme MENDIELA juillet 18

Plus de 100.000 personnes sont hébergées en urgence chaque nuit en Ile de France.
Avec de plus en plus de familles monoparentales, sans-abri, qui représentent 40% des appels au 115 pour être hébergées le soir même !
L’offre des Centre d’Hébergement étant saturé, le SAMU SOCIAL et/ou le SIAO réservent des nuitées dans les hôtels. Pourtant, tous les acteurs sociaux dénoncent le coût et l’inefficacité du recours à l’hôtellerie pour traiter ce sujet (mal adaptée aux familles, peu d’accompagnement pour la réinsertion, ballotage entre différents établissements…).

N’est-il pas temps de multiplier les initiatives pour regarder ce qui pourrait marcher ?

Quelques données

Jusqu’à 135.000 personnes, chaque nuit, sont hébergées en urgence en Ile de France.

Outre les 40 000 sans-abris hébergés dans les structures d’urgence (les centres d’hébergement et les centres d’insertion sociale) gérées par des associations, ce sont 35 000 personnes qui sont logées dans plus de 500 hôtels de la capitale et de sa banlieue.
Le parc des hôtels économiques est déjà saturé sans satisfaire les besoins toujours croissants. Ainsi, le nombre de nuitées à l’hôtel a été multiplié par 14 depuis 2005.
S’y ajoute les places en intermédiation locative de dispositifs alternatifs (type Solibail) des bailleurs privés, ou en logement adapté (pensions de familles ou maisons-relais des centres dédiés aux familles) ou dans des logements sociaux vacants ou des bâtiments publics réquisitionnés.

Concernant les familles monoparentales, notre pays a posé le principe qu’aucun enfant ne doit dormir dans la rue. Ainsi, lorsqu’une famille est sans-abri, l’État lui vient en aide en lui trouvant un logement d’urgence. Depuis le début des années 2000 il y a une explosion du nombre de mères seules à la rue avec leurs enfants.

Une spirale infernale
L’état et les collectivités lancent des plans de réduction des nuitées à l’hôtel, mais le nombre de demandeurs augmente parallèlement et le stock ne baisse pas. En effet, si le recours à l’hôtel avait été retenu pour sa facilité de mise en œuvre et son caractère ajustable, il n’est, en fait, pas facile d’en sortir.
Trop de personnes hébergées y séjournent plusieurs mois ou années. Elles n’atteignent pas les critères permettant un le passage de l’hébergement au logement social classique.

Ce qui est encore plus vrai pour les familles monoparentales avec enfants que les conditions d’attribution et les normes du logement social contraignent à trouver un appartement avec plusieurs chambres ce qui renchérit le loyer et éloigne les demandeurs.
En outre, les hôtels sont peu adaptés à l’accueil des familles (pas d’espace de vie, pas de cuisine, pas de table de travail). Les familles monoparentales placées à l’hôtel se retrouvent isolées, sans accompagnement, elles conservent la charge mentale des enfants, subissent des temps de transports longs et sont moins disponibles pour entreprendre les démarches.

Un système inadapté :
C’est un système qui déstabilise et épuise les familles obligées d’aller d’une commune à l’autre en fonction des disponibilités dans les hôtels, de changer d’école et de guichet pour les aides sociales et qui courent le risque de perdre leur travail…

Si près de 50% des familles monoparentales travaillent, leurs revenus sont insuffisants et les allocations ou pensions ne sont reconnus par les bailleurs.

De toute façon, les délais d’attribution d’un logement social sont trop longs (en moyenne 3 ans en IDF) et les normes obligent à corréler le nombre de chambres avec le nombre d’enfants, renchérissant sensiblement le loyer demandé. Conjuguer contraintes et délais ne facilite pas la sortie de l’l’hôtel vers le logement social.

Un nouveau modèle économique à trouver ?
La nuit à l’hôtel est négociée 17,50 euros en moyenne par personne (adulte ou enfant).
Ainsi une nuit à l’hôtel pour une maman solo avec ses 2 enfants coûte 53 € (sans accompagnement, sans nourriture…) soit 1.590 € par mois.
Le budget total du recours à l’hôtel en 2017 est supérieur à 200 millions d’euros, deux fois plus qu'en 2010 !!!

Certes, la place en centre d’hébergement varie entre 24 et 41 euros la nuit, mais les familles sont accompagnées et nourries, offrant plus de chances de sortir de leur situation d’urgence.
Le ministère annonce un objectif de transformation de 10 000 nuitées hôtelières en logements ou hébergements avec un vrai accompagnement social, pour les sortir de leur précarité et les aider à trouver un logement.
Il s’agit de changer de logique, de n’utiliser l’hôtel que comme hébergement temporaire pour seulement quelques jours, et non des mois ou des années.

Pour mener à bien ce plan il est prévu de bâtir des centres d’hébergement adaptés aux familles, de faire appel aux propriétaires privés en recourant à la location solidaire, enfin de mettre en place un programme de logements très sociaux.
Mais cette nouvelle prendra du temps et nécessite l’engagement des bailleurs sociaux qui aujourd’hui subissent réformes et restructurations.

Prendre en compte les spécificités des familles monoparentales prises en charge
Certes une partie des familles monoparentales hébergées en urgence sont souvent en situation peu favorable (attente de régularisation, attente de permis de travail, enfant en bas âge…)
Mais il y a aussi un nombre de mamans solos qui se retrouvent à la rue pour fuir les violences conjugales, une situation d’addiction du conjoint, ou tout simplement suite à l’abandon par leur compagnon….

Ces familles sont encore plus difficiles à héberger, il faut prendre en compte le nombre et le l’âge des enfants (+ de 50% ont moins de 3 ans) ce qui ne facilite pas la cohabitation dans des centres avec des SDF. Il faut prendre en compte l’accès à bassin d’emplois et aux infrastructures scolaires pour permettre aux monoparents d’une part d’avoir des revenus salariés (sésame pour accéder au logement classique) et d’autre part d’éduquer normalement leurs enfants.
Enfin il faut travailler sur un accompagnement qui favorise la responsabilisation et l’entraide de proximité de sorte à alléger la charge mentale du parent solo et rompre l’isolement social dans lequel monoparents et enfants sont plongés.

Conclusion
Pour l’hébergement d’urgence, le recours aux nuitées d’hôtel, initialement pensé comme une variable d’ajustement, est devenu un poste de dépenses récurrent de 200 millions € sans être efficace pour sortir les familles monoparentales de la précarité.

Les causes sont multiples : explosion du nombre des familles monoparentales dans la rue, volonté de l’Etat de rendre ses coûts variables, diminution des investissements dans la construction des centres d’hébergement d’urgence, cercle vicieux de la gratuité, réduction des subventions aux associations, situations administratives des bénéficiaires compliquées…

L’hébergement se retrouve pris en tenaille entre le temps de l’urgence et le temps long des politiques du logement, de la construction, de réforme des aides sociales…

Alors en attendant de résoudre de façon complète tous ces enjeux qui dépassent largement la maman solo avec son enfant sans abri pour cette nuit. Il est peut-être temps de d’essayer d’autres modèles y compris en soutenant des initiatives citoyennes. Par exemple celle de Fraveillance qui avec son programme des Maisons des Monoparents propose un logement transitoire en colocation aux familles monoparentales. Moins coûteux pour l’état, plus adapté pour les familles qui y trouve entraide de proximité, et accompagnement pour repartir du bon pied.

 

Les difficultés des familles monoparentales en chiffres

Cécile Ensellem, le 4 janvier 2018

Aujourd’hui, une famille sur cinq est monoparentale (Chardon et al, 2008 et Buisson et al, 2015). Dans 75 % des cas après une séparation, un seul des deux parents (la mère à 85 %) réside avec son ou ses enfants, prenant en charge tout ou partie de son éducation (Buisson et al, 2015). En faisant plus que doubler en quarante ans, la monoparentalité est devenue un véritable phénomène de société ; personne, aujourd’hui, ne peut affirmer qu’elle ne la concernera jamais. D’ailleurs, selon les estimations du Haut conseil de la famille (HCF), une femme sur  quatre voire une femme sur 3 âgées de 35 à 40 ans se retrouvera ainsi au moins une fois dans sa vie dans cette situation (HCF, 2012).

Chacun vit la monoparentalité selon la singularité de son histoire personnelle conjugale et familiale. Le « mono » cache en effet du pluriel. Les uns bénéficient de l’aide financière de leur ex-conjoint, les autres de leurs propres parents ou encore des aides publiques. Les enfants des uns verront régulièrement leur autre parent (le père la plupart du temps), d’autres plus du tout, quand ils l’ont seulement connu. La monoparentalité semble insaisissable et toute tentative de définition vaine. Le terme « foyer monoparental », employé notamment par le HCF, a le mérite de ne pas occulter l’autre parent, en grande majorité le père. Dans le même ordre d’idées, les femmes qui élèvent seules leur(s) enfant(s) ne sont pas nécessairement « isolées », bien que nombre de statistiques continuent d’utiliser ce terme. Elles peuvent avoir fondé un nouveau couple, avoir beaucoup d’amis, être très entourées.

Pour autant, au-delà de la diversité des situations, deux éléments font continuité dans l’histoire de la monoparentalité : la féminisation et « la pauvreté [des] conditions de vie et la précarité sociale » des familles (Letablier, 2011), les deux étant intrinsèquement liés. Les familles monoparentales – et les mères plus que les pères - sont en effet confrontées plus que les autres  aux risques de pauvreté, de chômage et de mal-logement, et ce en dépit des aides dont elles peuvent bénéficier. La monoparentalité est même « une des premières causes de pauvreté » (Efigip, 2011) et les mères célibataires – ni veuves ni séparées – sont celles qui sont le plus exposées.

Ainsi, « certaines familles monoparentales se distinguent par un cumul de vulnérabilités : jeunesse du parent et de ses enfants, faible niveau de formation et de qualification, faible revenu, mauvaises conditions de logement, forte exposition au chômage, à la précarité de l’emploi » (Eydoux et Letablier, 2007).

Situation sur le marché du travail plus difficile, risque de pauvreté plus élevé

La majorité des familles monoparentales est active et les mères célibataires travaillent plus que les autres  (DRESS, 2005). Or, selon l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), les familles monoparentales sont parmi les premières victimes de la crise de longue durée et elles enregistrent un taux de pauvreté nettement supérieur à celui de la population générale (ONPES, 2014 : 8).

Un peu plus d’une famille monoparentale sur trois[1] vit en dessous du seuil de pauvreté - soit des revenus mensuels inférieurs à 993 euros[2] - contre un peu plus d’un pour dix des couples avec enfant[3] (Insee, 2013), la pauvreté s’aggravant avec le nombre d’enfants. Autrement dit, alors qu’elles ne représentent que 8 % de la population générale, les familles monoparentales représentent plus de 20 % de l’ensemble des ménages pauvres. Autre signe de pauvreté, un tiers des allocataires du revenu de solidarité active (RSA) sont des familles monoparentales (Pirus, 2011). Fait notable, être actif ne protège pas de la pauvreté puisque près d’une mère seule et active sur 3 reste pauvres[4] (Insee, 2013). Comment expliquer cette situation ?

Les parents seuls et actifs sont deux fois plus souvent au chômage[5] et plus souvent de longue durée [6] que les parents en couple. La moitié des mères seules occupe un emploi à temps complet, ce qui représente un chiffre à peine supérieur à celui des mères vivant en couple (Chardon, 2008). Mais la différence de taille est que leur revenu est censé représenter une part essentielle du budget familial. Le temps partiel est ainsi bien plus subi par les mères célibataires que par les mères en couple (Dress, 2005). La situation des pères seuls est également plus difficile que celle des pères vivant en couple[7], mais elle reste incomparable avec celle des mères seules (Chardon et al, 2008). La situation de ces dernières s’est d’ailleurs considérablement dégradée au fil des années. Alors qu’en 1990 les mères seules étaient plus souvent en emploi que les mères en couple, une enquête de la Dress de 2005 montre que la situation s’est inversée dans les années 2000.

Nombre de mères en situation de monoparentalité vivent ainsi des aides, notamment de celles de la Caisse d’allocations familiales (CAF). Survivent devrait-on dire, puisque selon cet organisme, en 2005, 60 % des familles bénéficiaires de l’allocation de soutien familial (ASF) se trouvaient en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 719 € de revenu mensuel (Cnaf, 2005). Ces femmes préféreraient-elles profiter du système de protection sociale plutôt que de travailler ?

La réalité est bien plus complexe. Aujourd’hui, les mères seules occupent davantage des emplois non qualifiés, contrairement aux années 1990 où elles avaient aussi souvent que les autres un statut de cadre ou de profession intermédiaire. Avec le plus souvent un contrat à durée déterminée ou d’intérim, dans les emplois d’ouvriers et d’employés, en temps partiel subi ou en horaires décalés, de plus faibles rémunérations en moyenne, se retirer du marché du travail peut se révéler une forme de stratégie de survie qui doit être mise en perspective avec la saturation et les horaires inadaptés des modes d’accueil des enfants. Si les plus diplômées se positionnent mieux sur le marché du travail et sont plus souvent en temps complet, l’enjeu de maintenir leur situation d’emploi et une position concurrentielle par rapport aux autres femmes n’en demeure pas loin d’être évident. De manière générale, pour toutes celles qui travaillent, la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle n’est plus qu’un idéal.

Cette situation des parents a nécessairement un retentissement considérable sur les conditions de logement.

Des conditions de logement peu favorables

Les familles monoparentales, moins souvent propriétaires que les couples avec enfant(s) (Chardon, 2008), résident le plus souvent en logement social. Plus d'un tiers déclarent vivre dans une HLM et elles constituent d’ailleurs près du quart des nouveaux entrants dans le parc HLM (Fondation Abbé Pierre, 2013).

Malgré les aides au logement qu’elles perçoivent[8], elles sont parmi celles qui subissent le plus les conséquences de l’augmentation des dépenses consacrées au logement. Selon la DRESS, leur taux d’effort pour contribuer au paiement du loyer est plus élevé que la moyenne : 31 % contre  26 % dans le parc privé (DRESS, 2014).

Les familles monoparentales vivent plutôt en zone urbaine, et plus précisément dans les grands centres urbains de la Région parisienne et du Sud de la France, où leur part représente plus de 20 à 27 % (Chardon et al, 2008). Fait particulièrement notable, elles sont surreprésentées dans les quartiers de zones urbaines sensibles (ZUS) dans lesquelles plus d’une famille sur 4 est monoparentale[9] (Onzus, 2012). Les familles concernées « se distinguent des autres par plusieurs traits qui sont souvent associés à une plus grande vulnérabilité́ : elles ont en moyenne plus d’enfants à charge, l’adulte responsable est plus souvent jeune ; dans près de 9 familles monoparentales sur 10, cet adulte est une femme et la moitié d’entre elles n’ont pas d’emploi » (Gautier, 2006). Situation paradoxale s’il en est : ces familles résident donc dans des régions où les prix des logements (à la vente comme à la location) sont plus élevés, alors que leur situation économique est plus difficile.

Les conditions de confort des familles monoparentales sont également moins bonnes que celles des couples avec enfant(s) : 20 % des enfants de familles monoparentales habitent dans des logements où il manque une ou deux pièces, soit deux fois plus que la moyenne nationale (Pirus, 2011). Cette situation s’aggrave avec le nombre d’enfants : 14 % des familles avec trois enfants vivent dans un logement surpeuplé (nombre de pièces/au nombre de personnes) ; 10 % des familles monoparentales partagent leur logement avec leurs parents. Les pères ou mères inactifs – et les actifs au chômage – sont plus concernés par la cohabitation. Comme le rappelle la Fondation Abbé Pierre, le mal-logement touche également les parents n’ayant pas la garde de leur(s) enfant(s) qui le ou les accueillent dans des conditions non satisfaisantes.

C’est en Île-de-France que les problèmes de logement sont les plus criants ; déjà en 2005, un quart des enfants sont concernés par le surpeuplement (Chardon, 2008). Plus grave encore, les familles monoparentales représentent aujourd’hui à Paris 53 % des demandes de logement en urgence et représentent dans les faits 49 % des personnes hébergées en urgence via le Samu social, devant donc les personnes vivant dans la rue, auxquelles était initialement dédié ce service. Ce pourcentage a été multiplié par 4 en dix ans (Fondation Abbé Pierre, 2013).

Selon le bilan de la plate-forme téléphonique de la Fondation Abbé Pierre (2013), destiné à aider les personnes à surmonter les difficultés liées aux expulsions, les familles monoparentales sont parmi les premières victimes des expulsions, qui surviennent notamment suite à des impayés de loyer. Une fois expulsées, les familles se voient généralement attribuer des chambres d’hôtels. Celles qui ont la chance d’être accueillies dans des structures comme les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) – 30 % d’entre elles – sont confrontées par la suite, une fois leur situation stabilisée, à la saturation du parc locatif social et aux prix prohibitifs du privé pour pouvoir accéder à un logement indépendant.

Références

  • Bonaïti C., Les effets de la politique familiale en faveur des familles monoparentales, Politiques sociales et familiales, Synthèses et statistiques, Sept., 2011.
  • Buisson G. et al, Depuis combien de temps est-on famille monoparentale ?, Insee, Première, Mars 2015.
  • Chardon O. et al., Les familles monoparentales. Des difficultés à travailler et à se loger, Insee Première, n° 1195, juin 2008.
  • Cnaf, 1,5 million de familles monoparentales sont allocataires des CAF, L’e-ssentiel, n°33, Janvier 2005.
  • Eydoux A., Letablier M.-T., avec la collaboration de Georges Nathalie, Les familles monoparentales en France , rapport de recherche n° 36, Centre d’études de l’emploi (CEE), juin 2007.
  • Gautier G., Familles monoparentales, familles recomposées : un défi pour la société française. Rapport d'information sur l'activité de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l'année 2005-2006 », n° 388, Sénat, 13 juin 2006.
  • Insee, Nombre et taux de personnes vivant sous le seuil de pauvreté selon le type de ménage en 2013 http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0...
  • L’Etat du mal-logement, 18ème rapport de la Fondation Abbé Pierre, 2013.
  • Les familles monoparentales et leurs conditions de vie, Etudes et Résultats N° 389, avril 2005, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Dress).
  • Letablier M.-T., « La monoparentalité aujourd’hui : continuités et changements », HAL archives ouvertes.fr, 26 janvier 2011.
  • Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), rapport 2012, les éditions du CIV.
  • ONPES, Les effets d’une crise de longue durée. Rapport 2013-2014.
  • Pirus C., Les conditions d’habitat des enfants : poids des structures familiales et de la taille des fratries, France, Portrait social, 2011.
  • Quelques données statistiques sur les familles et leurs évolutions récentes, Haut conseil de la famille, 2012.
  • Trente ans d’évolution des dépenses de logement des locataires du parc social et du parc privé - Dossier solidarité́ et santé – DRESS – juillet 2014 – N°55.



[1] 34,5 %

[2] Seuil à 60 % du niveau de vie médian

[3] 11,7 %

[4] 27,8 exactement %

[5] 16 % contre 7 %

[6] 47 % contre 37 %

[7] 20 % d’entre eux sont sans emploi contre 12 % des pères en couple

[8] Les familles monoparentales représentent 44 % des familles bénéficiaires d’aides au logement, in Bonaïti, 2011.

[9] Contre moins d’une sur six dans les unités urbaines environnantes