Les difficultés des familles monoparentales en chiffres

Cécile Ensellem, le 4 janvier 2017

Aujourd’hui, une famille sur cinq est monoparentale (Chardon et al, 2008 et Buisson et al, 2015). Dans 75 % des cas après une séparation, un seul des deux parents (la mère à 85 %) réside avec son ou ses enfants, prenant en charge tout ou partie de son éducation (Buisson et al, 2015). En faisant plus que doubler en quarante ans, la monoparentalité est devenue un véritable phénomène de société ; personne, aujourd’hui, ne peut affirmer qu’elle ne la concernera jamais. D’ailleurs, selon les estimations du Haut conseil de la famille (HCF), une femme sur  quatre voire une femme sur 3 âgées de 35 à 40 ans se retrouvera ainsi au moins une fois dans sa vie dans cette situation (HCF, 2012).

Chacun vit la monoparentalité selon la singularité de son histoire personnelle conjugale et familiale. Le « mono » cache en effet du pluriel. Les uns bénéficient de l’aide financière de leur ex-conjoint, les autres de leurs propres parents ou encore des aides publiques. Les enfants des uns verront régulièrement leur autre parent (le père la plupart du temps), d’autres plus du tout, quand ils l’ont seulement connu. La monoparentalité semble insaisissable et toute tentative de définition vaine. Le terme « foyer monoparental », employé notamment par le HCF, a le mérite de ne pas occulter l’autre parent, en grande majorité le père. Dans le même ordre d’idées, les femmes qui élèvent seules leur(s) enfant(s) ne sont pas nécessairement « isolées », bien que nombre de statistiques continuent d’utiliser ce terme. Elles peuvent avoir fondé un nouveau couple, avoir beaucoup d’amis, être très entourées.

Pour autant, au-delà de la diversité des situations, deux éléments font continuité dans l’histoire de la monoparentalité : la féminisation et « la pauvreté [des] conditions de vie et la précarité sociale » des familles (Letablier, 2011), les deux étant intrinsèquement liés. Les familles monoparentales – et les mères plus que les pères - sont en effet confrontées plus que les autres  aux risques de pauvreté, de chômage et de mal-logement, et ce en dépit des aides dont elles peuvent bénéficier. La monoparentalité est même « une des premières causes de pauvreté » (Efigip, 2011) et les mères célibataires – ni veuves ni séparées – sont celles qui sont le plus exposées.

Ainsi, « certaines familles monoparentales se distinguent par un cumul de vulnérabilités : jeunesse du parent et de ses enfants, faible niveau de formation et de qualification, faible revenu, mauvaises conditions de logement, forte exposition au chômage, à la précarité de l’emploi » (Eydoux et Letablier, 2007).

Situation sur le marché du travail plus difficile, risque de pauvreté plus élevé

La majorité des familles monoparentales est active et les mères célibataires travaillent plus que les autres  (DRESS, 2005). Or, selon l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES), les familles monoparentales sont parmi les premières victimes de la crise de longue durée et elles enregistrent un taux de pauvreté nettement supérieur à celui de la population générale (ONPES, 2014 : 8).

Un peu plus d’une famille monoparentale sur trois[1] vit en dessous du seuil de pauvreté - soit des revenus mensuels inférieurs à 993 euros[2] - contre un peu plus d’un pour dix des couples avec enfant[3] (Insee, 2013), la pauvreté s’aggravant avec le nombre d’enfants. Autrement dit, alors qu’elles ne représentent que 8 % de la population générale, les familles monoparentales représentent plus de 20 % de l’ensemble des ménages pauvres. Autre signe de pauvreté, un tiers des allocataires du revenu de solidarité active (RSA) sont des familles monoparentales (Pirus, 2011). Fait notable, être actif ne protège pas de la pauvreté puisque près d’une mère seule et active sur 3 reste pauvres[4] (Insee, 2013). Comment expliquer cette situation ?

Les parents seuls et actifs sont deux fois plus souvent au chômage[5] et plus souvent de longue durée [6] que les parents en couple. La moitié des mères seules occupe un emploi à temps complet, ce qui représente un chiffre à peine supérieur à celui des mères vivant en couple (Chardon, 2008). Mais la différence de taille est que leur revenu est censé représenter une part essentielle du budget familial. Le temps partiel est ainsi bien plus subi par les mères célibataires que par les mères en couple (Dress, 2005). La situation des pères seuls est également plus difficile que celle des pères vivant en couple[7], mais elle reste incomparable avec celle des mères seules (Chardon et al, 2008). La situation de ces dernières s’est d’ailleurs considérablement dégradée au fil des années. Alors qu’en 1990 les mères seules étaient plus souvent en emploi que les mères en couple, une enquête de la Dress de 2005 montre que la situation s’est inversée dans les années 2000.

Nombre de mères en situation de monoparentalité vivent ainsi des aides, notamment de celles de la Caisse d’allocations familiales (CAF). Survivent devrait-on dire, puisque selon cet organisme, en 2005, 60 % des familles bénéficiaires de l’allocation de soutien familial (ASF) se trouvaient en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 719 € de revenu mensuel (Cnaf, 2005). Ces femmes préféreraient-elles profiter du système de protection sociale plutôt que de travailler ?

La réalité est bien plus complexe. Aujourd’hui, les mères seules occupent davantage des emplois non qualifiés, contrairement aux années 1990 où elles avaient aussi souvent que les autres un statut de cadre ou de profession intermédiaire. Avec le plus souvent un contrat à durée déterminée ou d’intérim, dans les emplois d’ouvriers et d’employés, en temps partiel subi ou en horaires décalés, de plus faibles rémunérations en moyenne, se retirer du marché du travail peut se révéler une forme de stratégie de survie qui doit être mise en perspective avec la saturation et les horaires inadaptés des modes d’accueil des enfants. Si les plus diplômées se positionnent mieux sur le marché du travail et sont plus souvent en temps complet, l’enjeu de maintenir leur situation d’emploi et une position concurrentielle par rapport aux autres femmes n’en demeure pas loin d’être évident. De manière générale, pour toutes celles qui travaillent, la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle n’est plus qu’un idéal.

Cette situation des parents a nécessairement un retentissement considérable sur les conditions de logement.

Des conditions de logement peu favorables

Les familles monoparentales, moins souvent propriétaires que les couples avec enfant(s) (Chardon, 2008), résident le plus souvent en logement social. Plus d'un tiers déclarent vivre dans une HLM et elles constituent d’ailleurs près du quart des nouveaux entrants dans le parc HLM (Fondation Abbé Pierre, 2013).

Malgré les aides au logement qu’elles perçoivent[8], elles sont parmi celles qui subissent le plus les conséquences de l’augmentation des dépenses consacrées au logement. Selon la DRESS, leur taux d’effort pour contribuer au paiement du loyer est plus élevé que la moyenne : 31 % contre  26 % dans le parc privé (DRESS, 2014).

Les familles monoparentales vivent plutôt en zone urbaine, et plus précisément dans les grands centres urbains de la Région parisienne et du Sud de la France, où leur part représente plus de 20 à 27 % (Chardon et al, 2008). Fait particulièrement notable, elles sont surreprésentées dans les quartiers de zones urbaines sensibles (ZUS) dans lesquelles plus d’une famille sur 4 est monoparentale[9] (Onzus, 2012). Les familles concernées « se distinguent des autres par plusieurs traits qui sont souvent associés à une plus grande vulnérabilité́ : elles ont en moyenne plus d’enfants à charge, l’adulte responsable est plus souvent jeune ; dans près de 9 familles monoparentales sur 10, cet adulte est une femme et la moitié d’entre elles n’ont pas d’emploi » (Gautier, 2006). Situation paradoxale s’il en est : ces familles résident donc dans des régions où les prix des logements (à la vente comme à la location) sont plus élevés, alors que leur situation économique est plus difficile.

Les conditions de confort des familles monoparentales sont également moins bonnes que celles des couples avec enfant(s) : 20 % des enfants de familles monoparentales habitent dans des logements où il manque une ou deux pièces, soit deux fois plus que la moyenne nationale (Pirus, 2011). Cette situation s’aggrave avec le nombre d’enfants : 14 % des familles avec trois enfants vivent dans un logement surpeuplé (nombre de pièces/au nombre de personnes) ; 10 % des familles monoparentales partagent leur logement avec leurs parents. Les pères ou mères inactifs – et les actifs au chômage – sont plus concernés par la cohabitation. Comme le rappelle la Fondation Abbé Pierre, le mal-logement touche également les parents n’ayant pas la garde de leur(s) enfant(s) qui le ou les accueillent dans des conditions non satisfaisantes.

C’est en Île-de-France que les problèmes de logement sont les plus criants ; déjà en 2005, un quart des enfants sont concernés par le surpeuplement (Chardon, 2008). Plus grave encore, les familles monoparentales représentent aujourd’hui à Paris 53 % des demandes de logement en urgence et représentent dans les faits 49 % des personnes hébergées en urgence via le Samu social, devant donc les personnes vivant dans la rue, auxquelles était initialement dédié ce service. Ce pourcentage a été multiplié par 4 en dix ans (Fondation Abbé Pierre, 2013).

Selon le bilan de la plate-forme téléphonique de la Fondation Abbé Pierre (2013), destiné à aider les personnes à surmonter les difficultés liées aux expulsions, les familles monoparentales sont parmi les premières victimes des expulsions, qui surviennent notamment suite à des impayés de loyer. Une fois expulsées, les familles se voient généralement attribuer des chambres d’hôtels. Celles qui ont la chance d’être accueillies dans des structures comme les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) – 30 % d’entre elles – sont confrontées par la suite, une fois leur situation stabilisée, à la saturation du parc locatif social et aux prix prohibitifs du privé pour pouvoir accéder à un logement indépendant.

Références

  • Bonaïti C., Les effets de la politique familiale en faveur des familles monoparentales, Politiques sociales et familiales, Synthèses et statistiques, Sept., 2011.
  • Buisson G. et al, Depuis combien de temps est-on famille monoparentale ?, Insee, Première, Mars 2015.
  • Chardon O. et al., Les familles monoparentales. Des difficultés à travailler et à se loger, Insee Première, n° 1195, juin 2008.
  • Cnaf, 1,5 million de familles monoparentales sont allocataires des CAF, L’e-ssentiel, n°33, Janvier 2005.
  • Eydoux A., Letablier M.-T., avec la collaboration de Georges Nathalie, Les familles monoparentales en France , rapport de recherche n° 36, Centre d’études de l’emploi (CEE), juin 2007.
  • Gautier G., Familles monoparentales, familles recomposées : un défi pour la société française. Rapport d'information sur l'activité de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l'année 2005-2006 », n° 388, Sénat, 13 juin 2006.
  • Insee, Nombre et taux de personnes vivant sous le seuil de pauvreté selon le type de ménage en 2013 http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0...
  • L’Etat du mal-logement, 18ème rapport de la Fondation Abbé Pierre, 2013.
  • Les familles monoparentales et leurs conditions de vie, Etudes et Résultats N° 389, avril 2005, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Dress).
  • Letablier M.-T., « La monoparentalité aujourd’hui : continuités et changements », HAL archives ouvertes.fr, 26 janvier 2011.
  • Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), rapport 2012, les éditions du CIV.
  • ONPES, Les effets d’une crise de longue durée. Rapport 2013-2014.
  • Pirus C., Les conditions d’habitat des enfants : poids des structures familiales et de la taille des fratries, France, Portrait social, 2011.
  • Quelques données statistiques sur les familles et leurs évolutions récentes, Haut conseil de la famille, 2012.
  • Trente ans d’évolution des dépenses de logement des locataires du parc social et du parc privé - Dossier solidarité́ et santé – DRESS – juillet 2014 – N°55.



[1] 34,5 %

[2] Seuil à 60 % du niveau de vie médian

[3] 11,7 %

[4] 27,8 exactement %

[5] 16 % contre 7 %

[6] 47 % contre 37 %

[7] 20 % d’entre eux sont sans emploi contre 12 % des pères en couple

[8] Les familles monoparentales représentent 44 % des familles bénéficiaires d’aides au logement, in Bonaïti, 2011.

[9] Contre moins d’une sur six dans les unités urbaines environnantes